DSK : faites entrer (l’image de) la plaignante.

Rappel des épisodes précédents :

Voici le 5ème épisode.

140 caractères il y a moins d'un mois. Au moins 600 pages aujourd'hui. Commencée sur Twitter, en moins de 140 caractères, l'affaire donnera lieu à la publication de 5 livres (pour l'instant …).

La redocumentarisation comme aboutissement. Dimanche 15 mai : l'affaire DSK démarre. Moins d'un mois plus tard, le processus de redocumentarisation de l'affaire touche à sa fin (provisoire) avec la sortie annoncée d'une série de "quick-books" prévus à partir du 10 Juin (source : livres hebdo) :

Dsk-books

Annoncés pour le 10 juin 2011 en librairie :

  • L’affaire DSK : deux hypothèses pour une énigme, de Pierre-Yves Chereul (éditions Golias). rédacteur d’AgoraVox qui s’interroge sur le parti pris des médias et donc sur la partialité des informations qu’ils mettent en avant. 
  • DSK, la descente aux enfers, chez Democratic Books. une enquête, «ni à charge ni à décharge», signée Perséphone, pseudonyme d’une des proches de Dominique Strauss-Kahn, entrée au PS dans les années 1980.

Viendront ensuite :

  • Il faut abattre DSK (15 juin, éditions Annickjubien), une fiction de Jean-Pierre Jub sur la sortie de prison de DSK dans trente ans.
  • Madame DSK (13 juillet, First),  une enquête de fond commencée il y a plus d’un an, signée par Renaud Revel, rédacteur en chef à L’Express, et Catherine Rambert, directrice de la rédaction de Télé Star
  • La chute : les secrets du cas DSK (25 août, Robert Laffont), de David Revault d’Allonnes, grand reporter au service politique d’Europe 1 chargé du PS, et Fabrice Rousselot, correspondant de Libération à New York.

L'affiliation des auteurs nous renseigne naturellement sur les enjeux et les variabilités des autorités les plus promptes à inscrire un temps médiatique marqué par l'immédiateté dans le temps long de la publication.

Sur les 5 ouvrages annoncés :

  • 2 sont signés par des journalistes
  • 2 par des citoyens (dont une "engagée" auprès de DSK)
  • 1 par un romancier

Mais aussi

  • 2 "enquêtes" (dont une seulement semble avoir été antérieure à l'affaire et/mais programmée dans le cadre d'une candidature "plus que probable"
  • 1 fiction
  • 1 "témoignage" venant d'une proche
  • 1 analyse décalée (c'est à dire focalisée sur le traitement de l'affaire plus que sur DSK lui-même)

Enquête, fiction, témoignages, analyses, journalistes, proches, romanciers … A l'image de l'effervescence sociale ayant accompagné les premiers temps de l'affaire, ces 5 ouvrages à paraître attestent une nouvelle fois que l'affaire DSK n'appartient à personne, ou plus exactement que la prise de parole sur l'affaire DSK n'est réservée à aucune sphère d'autorité prédéfinie. Je prends officiellement les paris sur les prochaines sorties éditoriales parmi lesquelles on devrait trouver :

  • le récit de la vie ordinaire d'une femme de chambre dans un grand hôtel.
  • le biopic de LA femme de chambre

Et bien sûr très vite LE film blockbuster de l'affaire.

La redocumentarisation comme pédagogie. A signaler notamment cette infographie du Monde.fr permettant de "documenter" les grandes étapes du procès. Mais les grands quotidiens américains on également proposé diverses infographies semblables.

La redocumentarisation comme détournement. Des T-shirts "pro" ou "anti" DSK qui posent le problème de savoir si l'image d'un personnage public est libre de droits lorsque l'on entre dans sa vie privée, jusqu'aux incontournables jeux flash (ici ou parmi d'autres du même acabit), la redocumentarisation accompagne volontiers les processus de détournement, de satire, de parodie.

La redocumentarisation dans l'instant. Le 6 juin, dernier temps fort médiatique de l'affaire, alors que se tient l'audience au cours de laquelle DSK plaidera finalement "non-coupable", le "top images" des photos remontant sur Twitter est le suivant (copie d'écran réalisée à 15h29 le 6 Juin 2011) :

Dsk-images-twitter

Il est intéressant de noter, alors même que l'audience est en train de se tenir, que les images les plus reprises sur Twitter offrent un contexte documentaire assez large, qui va de la photo des femmes de chambre new-yorkaises en train de manifester suite à l'appel de l'un de leurs syndicats jusqu'à de vieilles couvertures de journaux satiriques, en passant par toute la gamme des "unes" des quotidiens nationaux et des plateaux-télé, et en accordant la plus grande place aux images du dispositif médiatique censé assurer la captation de ce "non-événement" de la procédure judiciaire habituelle.

Et puis … et puis …

Nafissatou-parismatch

9 Juin. Faîtes entrer (l'image de) la victime. Son nom fut rapidement connu mais son visage nous restait inconnu. Littéralement drapé.

Nafi-drapee

Dès le surlendemain du déclenchement de l'affaire, 2 noms circulaient : le premier était un "fake" ("Ophelia Famotidina") et le second, nettement moins repris  (sauf ici) comme je l'indiquais dans ce billet, était pourtant le bon : "Nafi Diallo". La plaignante s'appelle donc Nafissatou Diallo. En France, son visage est connu depuis la parution du Paris Match en date du 9 Juin.

Une requête sur Google Images (14 Juin, 20h) nous renvoie plus qu'un visage, une collection de stéréotypes, une imago sartrienne sur laquelle chacun peut projeter son propre fantasme selon qu'il est plutôt attiré et séduit par l'image de la femme africaine "traditionnalisante" ou celle de la femme noire "américanisée" :

15juin-nafi-googleimagescom

Le bandeau noir de Paris Match semblera à certains un délicieux archaïsme, aux autres une illustration de la déontologie de la presse "papier", à tous un floutage bien dérisoire, bien hypocrite.

Le livre dévisage Nafissatou Diallo. Pendant ce temps, sur Facebook, au milieu des centaines de profils répondant au nom de Nafissatou Diallo, une vingtaine de groupes francophones se sont créés (rassemblant en moyenne une quinzaine de membres), ainsi qu'une vingtaine de pages (dont une ou deux dépassent les 500 "fans", les autres tournant autour de la vingtaine).

L'existence précède l'essence, et la réservation du nom de domaine précède souvent son propriétaire légitime. Les principales extensions du DNS "nafissatoudiallo" sont déjà réservées (.com, .fr, .biz, .net, etc …) A l'issue du procès, la plaignante ou son entourage devront racheter à prix d'or le nom de domaine qui leur permettra alors de raconter leur procès, leur histoire.

Quod erat demonstrandum ? Cette multiplication de traces documentaires, qu'elle relève – ou non – d'un phénomène de redocumentarisation ou de simple documentation, depuis les suggestions de Google dans différents régimes documentaires, jusqu'à la multiplication des pages Facebook en passant par l'achat de DNS, cette multiplication des traces documentaires doit être mesurée pour ce qu'elle est : un hybride, une chimère. Une chimère bâtie et nourrie de nos représentations, de nos présupposés, de nos convictions, mais également des faits, mais aussi et peut-être surtout – en l'absence de faits – des représentations de tous, interrogeant alors les conditions d'une convergence possible entre le déroulement du temps médiatique et celui d'un crowdsourcing retravaillé par d'imperceptibles et toujours plus transparentes ingénieries relationnelles à l'oeuvre dans les moteurs et les réseaux sociaux.  Analyser également les conditions d'une divergence nécessaire. Bref, comprendre qui de la poule ou de l'oeuf … Et constater, à l'évidence, que les "médias" ont, dans cette affaire, plié – mais non rompu – sous l'effet du "réseau".

A chacun son affaire. Entre les discours des politiques "sur l'affaire", entre les grandes messes médiatiques que sont les JT traitant "de l'affaire", et entre l'agitation du réseau comme saisie de l'effervescence et de la résonnance pulsionnelle d'un monde tout "à son affaire", il nous faut pour l'instant garder trace de cela, pour mesurer demain à quel point le présent aura peut-être déjà documenté le futur, tout comme hier, une semaine avant que ne commence l'affaire DSK, son principal protagoniste en confiait déjà l'un des scénario possible à des journalistes (cf "chronique d'une documentation annoncée").

Rappel : la version complète et mise à jour de ces 5 billets sur l'affaire DSK, remise en forme grâce à Joliprint, devrait être est consultable dans la journée sur Archivesic : http://archivesic.ccsd.cnrs.fr/sic_00597298/fr/

3 commentaires pour “DSK : faites entrer (l’image de) la plaignante.

  1. Salut Olivier,
    Ne manque-t-il pas la dimension économique à ton analyse ?
    La vente de papier et d’audience internet pour les journaux, la vente d’audience TV, la vente de mots-clés de Google, la montée du trafic pour Twitter, etc. Et maintenant la vente de livres.
    Pour l’économie documentaire marchande, ce genre d’affaires est très fructueux et elle a intérêt à faire durer le feuilleton le plus longtemps possible pour capter les attentions.

  2. @Jean-Michel> C’est le prochain billet 🙂
    Mais en même temps tu viens d’en résumer l’essentiel. Ne restera qu’à ajouter à ton commentaire les chiffres d’audience des différents médias.

  3. juste une chose: inventaire et descriptif n’ont pas valeur d’analyse
    l’affaire dsk/médias n’est pas nouvelle… du p’tit Gregory au procès d’Outreau…

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